Manana KOCHLADZE

 

Biologiste inspirée et leader efficace.


Manana Kochladze a décidé de se consacrer à la protection et des ressources naturelles et des hommes et femmes de son pays. De formation scientifique, Manana a quitté la sphère académique pour fonder “Green Alternative”, l’une des plus importantes organisations non gouvernementale de Géorgie aujourd’hui.

“Je suis une biologiste et en tant que telle je m’intéresse aux problématiques environnementales. J’ai toujours travaillé au sein de groupes écologistes, comme par exemple la section géorgienne des “Friends of the Earth”. Puis un jour, j’ai décidé qu’il serait mieux d’essayer d’avoir un réel impact sur le pays dès aujourd’hui, plutôt que d’attendre plusieurs années, voire des centaines d’années, que mes travaux scientifiques en aient un. »


Manana Kochladze a mené l’une des plus importantes campagnes environnementales dans l’histoire récente de la Géorgie. Son courage et sa ténacité face à la corruption du gouvernement et aux intérêts d’industries multinationales lui ont permis de remporter d’importantes concessions. Et ce au niveau de la protection de habitants des zones concernées et plus globalement de leur environnement, qui aurait été mis à mal par le développement du plus important oléoduc au monde. Cette campagne, soutenue par des associations environnementales internationales et par le Mouvement Etudiant de Géorgie, a permis d’inclure les voix de la société civile au sein du processus politique. Ce qui est une victoire de taille pour une jeune démocratie émergeant de l’ancien bloc communiste.


L’ONG la plus respectée et la plus puissante de Géorgie.


L’association “Green Alternative” a été crée le 31 juillet 2000. Cette organisation est issue du groupe des membres directeurs de la section géorgienne des “Friends of the Earth”. Ses activités sont dans une large part la continuation de leur travail précédent.


Leur mission principale est la création d’un plan de travail proposant des alternatives économiques et sociales viables afin de protéger l’environnement, l’héritage biologique et culturel unique de la Géorgie et d’amener plus de justice et de participation des citoyens dans les processus de prises de décisions. Cette mission s’incarne notamment à travers des campagnes de sensibilisation du public, de résistance à des projets nocifs au point de vue écologique et social, de promotion des principes d’équité et justice dans la société et de support au développement des industries et communautés locales.


L’association essaie d’accroître la participation du public dans les processus de prise de décision, notamment grâce au renforcement des capacités des ONGs locales et des activistes, par la transmission de nouvelles connaissances et compétences. Ils développent des projets pilotes visibles et aisément duplicables, bénéficiant aux communautés locales.


Depuis sa création, “Green Alternative” fait partie du Réseau “CEE Bankwatch”, une des organisations environnementales les plus actives en Europe Centrale et de l’Est. Le réseau “CEE Bankwatch” est une organisation non gouvernementale internationale dont les organisations membres proviennent des pays suivants : Bulgarie, République Tchèque, Estonie, Georgie, Hongrie, Lituanie, Lettonie, Pologne, Slovaquie et Ukraine).


Le but principal de ce réseau est de suivre attentivement les activités des Institutions Financières Internationales (IFIs) dans la région et de proposer des alternatives constructives à leur politiques et projets. Le réseau s’attache particulièrement aux problématiques de l’énergie, des transports et de l’élargissement européen, en travaillant à la promotion de la participation du public et l’accès aux informations concernant les activités des IFIs dans la région.


Le projet d’oléoduc BTC.


Kochladze et son groupe ont attiré l’attention du public sur la construction de l’oléoduc Baku-Tbilisi-Ceyhan (BTC), un projet de 3 milliards de dollars mené par British Petroleum (BP). Cet oléoduc pourra transporter jusqu’à un million de barils de pétrole par jour de la mer Caspienne (port de Bakou, Azerbaïdjan) jusqu’à Ceyhan sur la côte méditerranéenne de la Turquie, en traversant la Géorgie.


Pour la Géorgie, qui est confrontée à la pauvreté et à l’instabilité politique depuis son indépendance de la Russie en 1991, cet oléoduc  représente un milliard de dollars d’investissement étranger et la possibilité de pénétrer les marchés occidentaux. Pour les Etats-Unis, cet oléoduc est un moyen stratégique de réduire leur dépendance énergétique (Golfe persique) en utilisant les réserves de pétrole des anciens états soviétiques sans passer ni par l’Iran ni par la Russie.


Pour Kochladze et les autres militants écologistes, ce projet impose une grave menace : "Il s’agit du plus long oléoduc au monde. Il traversera la Géorgie sur 248km et malheureusement par des plusieurs zones sensibles ” rappelle Manana. Son trajet passera par les gorges des montagnes Borjomi, la principale source de revenus liés au tourisme. De plus, les eaux de sources mises en bouteilles sur place depuis le 19ème siècle représentent l’exportation principale du pays et l’employeur principal de la région, économiquement sinistrée. 


“Ce projet est si important que nous savons que nous ne pouvons pas le stopper. Nous avons dond décidé d’envisager une approche plus réaliste. Nous essayons de nous assurer que ce projet, financé par la Banque Mondiale, apportera de réels bénéfices aux populations de la région, et pas seulement aux entreprises. Nous nous assurons également du respect des Droits de l’Homme et des plus hauts standards environnementaux.”


Fille de scientifiques, Manana avait une carrière de physiologiste toute tracée, avant que la situation politique de son pays ne la pousse à devenir une militante. La Science juste pour elle même lui semblait être un luxe face aux crises sociales et environnementales traversées par ces compatriotes. Elle utilise donc sa très solide formation scientifique qui lui valent le respect des politiciens reconnaissant sa maîtrise des questions liées à la construction controversée de cet oléoduc.


Manana a mené une vaste campagne, avec le soutien de nombreux groupes internationaux essayant de faire parvenir les problèmes locaux jusqu’au niveau de la Banque Mondiale. Ils ont publié un grand nombre de rapport et mis en place de nombreuses conférences de presse afin d’attirer l’attention sur ces problèmes (pollution de l’eau potable, traitement des déchets, dommages causées à l’héritage culturel du pays, compensation des populations concernées…) Ils ont également travaillé avec les communautés directement affectées par ces problèmes. Ils leur ont appris quels étaient leurs droits et de quelle manière écrire une lettre afin d’obtenir une réponse. Ils leur ont également fourni une assistance légale, les représentant aux audiences lorsqu’ils étaient convoqués suite à un problème avec le BTC ou les représentants locaux du gouvernement.


Son intégrité sans faille face à la corruption endémique et sa foi dans les capacités des personnes ordinaires à faire changer les choses ont fait d’elle une héroïne parmi les citoyens géorgiens. Ses collègues familiers de son énergie plaisantent souvent, disant qu’elle ne dort jamais ! Elle est aussi à l’aise assise devant un représentant d’une institution financière internationale que lorsqu’elle débat de problématiques légales complexes pour des fermiers géorgiens. Ses compétences ont aidé Green Alternative à bloquer la construction d’un terminal pétrolier dans une zone protégée près du parc national de Kolkhety et une coal power station dans les montagnes de l’est de la Géorgie.


Un environnement politique hostile.


Kochladze manoeuvre dans un environnement politique qui reste farouchement hostile à tout développement de la société civile. Les médias principaux du pays, fortement influencés par la ligne de conduite du parti gouvernemental ont accusé de manière répétée Manana d’être une « ennemie de la Nation » et une espionne russe.


“Tout le monde vient voir Manana car elle est la personne qui peut faire changer les choses et qui connaît tout le monde,” s’exclame Nana Janashia, directrice du réseau « Caucasus Environmental NGO ». “C’est une combattante et une leader. Elle voulait créer une organisation qui puisse aider les populations locales à sentir qu’elles peuvent combattre et faire changer les choses, même dans une société corrompue.”


Le rêve de la révolution des Roses voulant que le gouvernement apporte les plus hauts standards de gouvernance démocratique et environnementale s’est progressivement évaporé. La majorité des lois adoptées en 2005 ont un impact directement négatif sur l’environnement. Mais ce qui est le plus grave, c’est que le nouveau gouvernement croit que la protection de l’environnement freine le développement économique du pays. Ses représentants clament haut et fort que ces préoccupations restent un privilège de pays développés et qu’elles doivent rester dans les mains de la sphère privée. En d’autres termes que tous les espaces protégés doivent être privatisées !...


La Géorgie est sur le point de répéter l’expérience de nombreux pays développés, où les investissements privés dans le secteur des ressources naturelles ont explosé et où les capacités de l’Etat à réguler ces investissements et à protéger l’accès à ses ressources naturelles aux citoyens ont été grandement diminuées.


Et malheureusement, la corruption et le népotisme jouent encore un rôle significatif dans les affaires économiques de la Géorgie. Récemment, le pays a été classé 130ème (sur 158 pays) par « Transparency International » pour son niveau de corruption.


Rendre BP et le Gouvernement responsable.


“Au départ, l’idée était que les espaces protégés devaient augmenter, et qu’ils devaient l’être de manière stricte. Nous ne pensions pas à l’aspect social ou économique du problème. Mais nous avons compris que le point central réside justement dans l’intégration de ces points – ce qui est bien plus bénéfique pour la population et plus efficace pour la protection de l’environnement” explique Manana.


Dans un pays où la majorité des ONGs reçoivent leurs financements du gouvernement des Etats Unis et qui sont rétives à critiquer des projets liés à des intérêts américains, Kochladze et Green Alternative ont d’abord pensé aux intérêts des géorgiens et non pas été effrayé de manifester contre la corruption.


Lors de cette campagne, les militants ont acquis un certain nombre de victoires importantes. Elles incluent l’assurance de justes compensations pour les personnes dont les terres seraient affectées par le développement du projet ainsi qu’un programme veillant à faire prendre à BP et au gouvernement géorgien leurs responsabilités en cas de problèmes sociaux ou environnementaux.


Malgré le début de la construction de l’oléoduc, Manana Kochladze a poursuivi le combat sur la voie légale afin de forcer BP et le Ministère géorgien de l’Environnement à réexaminer le trajet via Borjomi en faveur d’une alternative moins néfaste pour l’Environnement.


C’est une évidence que le projet de l’oléoduc BTC a conduit à bien plus de frustrations qu’il n’était escompté. Alors que les rapports officiels essaient d’illustrer à quel point ce projet soutient et “booste” l’économie géorgienne, de nombreux articles paraissent dans la presse locale et internationale et démontrent l’inverse. Il faut également souligner que malgré le soi-disant haut niveau de compensation et la création de 1400 emplois (à court terme), les pertes pour la population géorgienne l’emportent sur les bénéfices (routes et maisons endommagées, perte de revenus). Il est regrettable que pour une frange de la population du pays, ce projet d’oléoduc se soit transformé en véritable mur les empêchant d’échapper à la pauvreté.


Et maintenant ?


Dans son rôle de coordinatrice régionale Caucase pour le réseau “Central Eastern Europe Bankwatch”, elle demeure les yeux et les oreilles des citoyens en ce qui concerne le projet BTC, étudiant et s’assurant que les intérêts locaux sont pris en compte. Son travail au sein de communautés locales a porté ses fruits. Leurs membres posent plus de questions et n’hésitent pas à remettre en cause les procédures gouvernementales affectant leur famille et leur futur. 


“Notre société est pauvre et traditionnelle, elle était totalement désarmé face à ce qui arrive”rappelle Manana. “Soudainement, une importante multinationale arrive dans le pays, apportant avec elle des emplois et de grosses sommes d’argent pour quelques personnes mais aussi de nombreux et nouveaux problèmes…”


Les questions majeures demeurent la corruption, le peu de contrôle de la part du gouvernement et la mauvaise gestion des paiements des compensations par BP.


“Nous avons pu créer un espace politique pour les personnes affectées par ce projet. C’est difficile pour eux de parler de leurs propres intérêts car l’attitude dominante est de ne pas critiquer ce projet car il politiquement important pour le pays. Ceux qui dénoncent les problèmes sont automatiquement considérés comme les ennemies de l’Etat. Je pense que nous avons réussi à donner à ces personnes le moyen d’exprimer ouvertement leurs opinions. Les médias en Géorgie sont de plus en plus intéressés par les controverses, et leurs investigations sont de plus en plus approfondies ” conclue Manana.


Alors que le combat est loin d’être fini, Manana Kochladze et Green Alternative ont déjà transformé la Géorgie en menant cette campagne environnementale sans précédent dans un pays où les protestations civiles étaient inconnues alors. Le plus important projet de développement en Géorgie s’est transformé en catalyseur d’une des plus importantes campagnes de la société civile dans l’histoire récente de cette jeune démocratie.

Texte ©  S. Viaud

Malheureusement notre rendez-vous n’a pas pu encore avoir lieu. Ce portrait est donc réalisé pour l’instant à partir d’articles de presse, rapports d’activités et d’informations collectés sur internet.


Pays : Géorgie


Prix Goldman : 2004


Profession : Biologiste.

Pour l’eau et les hommes de Borjomi

Contact :


Association Green Alternative

www.greenalt.org


CEE Bankwatch Network

www.bankwatch.org